Christian BINET
Le Pére des Bidochons

À partir des années 1973 -1975, le paysage éditorial se redessine... Frank Margerin devient (avec son banlieusard de Lucien ) l'idole de Métal Hurlant. François Bourgeon lance les Passagers du vent dans Circus (1978 -1984 ) et rafle d'autorité le prix du Salon d'Angoulême qui vient de se créer. Dans Mormoil on découvre Binet, que Gotlib récupère à Fluide glacial, créé en 1977 : Binet y lance Kador et les Bidochon, promis à un succès international.


Les années 1960 ont vu également arriver un nouveau produit, l'album quasi direct, dont les planches sont à peine passées par le filtre d'essai du magazine. Tardi (le créateur en 1976 d'Adèle Blanc -Sec ), F'Murr (le Génie des alpages est de 1973 ), Bilal (qui crée avec Christin d'étonnants albums, la Croisière des oubliés en 1974, le Vaisseau de pierre en 1976, La ville qui n'existait pas en 1977, les Phalanges de l'ordre noir en 1979, et Partie de chasse en 1983 ), Philippe Druillet : plus tard cofondateur des Humanoïdes, il a innové radicalement en éclatant les petites cases, en occupant l'espace-feuille, en imaginant, dès le Lone Sloane de 1966, des mises en page et en couleurs délirantes ; suivent Yragaël en 1974, la Nuit, en 1975, où il combine dessins et photographies, ou la série des Salammbô, d'après Flaubert, depuis 1980 – tous travaillent à Pilote, mais leur réputation vient des albums de grand format. Arrive enfin l'album en soi (qui correspond également à un accroissement, avec l'âge, du pouvoir d'achat des «fans »), comme ceux d'Annie Goetzinger (la Demoiselle de la Légion d'honneur, 1979 ), de Gérard Lauzier (Tranches de vie, à partir de 1974 ), de Martin Veyron qui crée Bernard Lermite dans l'Écho des savanes en 1977, ou de Jean Teulé qui adapte directement en album le Bloody Mary de Jean Vautrin en 1981 -1983. L'âge d'or de ce type de publication, entre 1970 et 1985, voit l'expansion des maisons d'édition, Dupuis, Dargaud, Casterman pour les plus généralistes, Glénat, Fluide glacial, Audie, les Éditions du Fromage, les Humanoïdes associés ou Futuropolis pour les plus ciblées. Entre 1985 et 1990, ces éditeurs ont connu un certain effondrement, à l'exception de Casterman, aidé par le succès jamais démenti de Tintin et de Corto Maltese (d'Hugo Pratt, le plus grand nom de l'histoire de la BD italienne ) et pari risqué mais réussi du magazine À suivre, qui sur un format et avec une qualité album propose des histoires... «à suivre »: ainsi Magnum Song, de Jean-Claude Claeys, en 1981, démarquage respectueux des films noirs des années 1950. Même Dargaud a été racheté par l'un des puissants groupes «multimédias » qui se partagent le marché européen. À l'écart subsistent les Éditions Albert-René, créées par Uderzo et la veuve de Goscinny et consacrées exclusivement à la diffusion des Aventures d'Astérix. Ces mêmes années voient l'effondrement de la plupart des magazines (à l'exception notable de Fluide glacial ): leur public a décidément trop vieilli, et la jeune génération ne se reconnaît pas aisément dans les produits qu'on lui propose. Le second souffle vient essentiellement aujourd'hui d'Espagne et d'Italie (ainsi Rank Xerox de Liberatore ). Il faut noter que, à quelques exceptions près (ainsi la Survivante de l'«ancêtre » Gillon en 1985 -1987 ), le style des albums s'est assagi, sous la pression des maisons d'édition, pression économique (réaliser des travaux plus «faciles » à lire, donc à vendre ) et pression morale de certains grands groupes bien-pensants. Quoi d'étonnant si Franquin ne publie plus que des Idées noires ?

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